Un dieu parmi les animateurs
Façonnées à la main, les fables de Miyazaki ont fait de lui le réalisateur japonais qui a aujourd'hui le plus de succès. (...)
Dans le jardin de cet hotel vénitien, Miyazaki est semble t-il une vraie célébrité. Il signe des autographes à la pelle, joue les stars devant des rangées entières de journalistes et s'excuse quelques instants pour répondre à un appel pressant de la nature. "On vous a appelé le Dieu de l'animation," lance un journaliste italien à la silhouette de Miyazaki qui se retire."Qu'est ce que ça fait d'être un dieu?". La silhouette trébuche visiblement sur le chemin des toilettes.
Selon John Lasseter de chez Pixar, Miyazaki est "le plus grand des animateurs vivants". Selon les chiffres, il est le réalisateur japonais qui a eu le plus de succès, avec Le Voyage de Chihiro qui a battu les records historiques japonais détenus par Titanic. Cependant, loin des flash de la célébrité, ce petit professeur aux cheveux blancs mène une vie monacale (pas de jeux, de TV ou d'internet). Son agent m'indique que c'est la première interview qu'il accepte de faire en 10 ans.
Le Chateau Ambulant, dernier film de Miyazaki, se situe dans une vallée habitée par les sorciers, les démons de feu et des monstres d'ombres qui ondulent coiffés de canotiers de paille. Le film est tiré du livre de Diana Wynne Jones, auteur du pays de Galles; Miyazaki a visité le pays de Galles plusieurs fois et a beaucoup d'affection pour l'endroit. En visite pour la première fois en 1984, il a été témoin direct des grèves de mineurs et a retranscris un peu de cette expérience dans Laputa, sorti en 1986. "J'ai admiré ces personnes," déclare t-il."J'ai admiré la façon dont ils se sont battus pour sauver leur façon de vivre, comme l'ont fait les mineurs de charbon au Japon. De nombreuses personnes de ma génération considèrent les mineurs comme un symbole; une espèce mourante d'hommes combattants." Il hausse les épaules. "Maintenant, ils ont disparu."
Et c'est là le problème. Miyazaki, malgré sa gloire et sa réputation, pourrait bientôt les rejoindre. C'est son destin de se retrouver au sommet de son art, l'animation par celluloid, alors que cette même forme d'animation est en train de mourir. Miyazaki est plutôt zen sur ce sujet. "S'il s'agit d'un art mourant, nous ne pouvons rien y faire. La civilisation avance. Où sont donc tous les peintres de fresques? Où sont les paysagistes? Que font-ils maintenant? Le monde change. J'ai été très chanceux de pouvoir exercer le même métier depuis 40 ans. C'est très rare dans n'importe quel domaine.
Ce monde qui change fascine Miyazaki depuis longtemps. Ses films mettent souvent en scène des créatures qui défendent becs et ongles leurs communautés, des paysages buccoliques sur le point d'être détruits. Nausicaa de la Vallée du Vent, film de 1984, dépeint un monde post-apocalypse dans lequel une enclave, la Vallée du Vent, est menacée par des spores toxiques et des insectes géants. Princesse Mononoke (1997) met en scène la bataille entre les animaux de la forêt et les humains qui s'affrontent autour de l'industrialisation de la société.
Tout drame dépend de ce genre de conflits. Et pourtant, la position de Miyazaki est toujours équilibrée, bizarrement. Invariablement, ses héros sont des pacifistes ou des naifs, dont les accolytes sont souvent bien agités. Sans visage, l'esprit bienveillant et timide de Chihiro, se transforme en créature dévorant tout, absolument tout, sur son passage. La méchante sorcière du Chateau Ambulant finit par devenir un membre aimé de la famille, trainant dans son fauteuil comme une vieille tante un peu toquée. La plupart des conteurs ont tendance à décrire leurs personnages comme de véritables incarnations du bien et du mal. Miyazaki les fait se heurter à ces deux extrêmes commes des boules de flipper.
En 1997, le réalisateur signe un accord de distribution avec Disney. Un tremplin vers la gloire, qui pavait la voie d'une exposition dédié au MOMA de NYC et lui permettait de remporter l'oscar du meilleur film d'animation en 2003 pour le Voyage de Chihiro. Cependant, la nature des films de Miyazaki est devenue différente lors de ce transfert. Au Japon ses films à succès que toute la famille peut apprécier. En Angleterre et aux Etats-Unis, il reste avant tout un phénomène adulte, avant-gardist.
Miyazaki extrait une cigarette d'un étui en argent. L'accord avec Disney lui convient, exlique t-il, parce qu'il est resté fidèle à lui-même. Son refus de céder les droits merchandising de ses créations ne permettra jamais de créer les happy meal Nausicaa ou bien les jeux vidéos Le Vyage de Chihiro. De plus, Disney n'a aucun contrôle créatif sur ces oeuvres. '' La rumeur raconte que lorsque Harvey Weinstein était en charge de la distribution de Princesse Mononoke aux USA, Miyazaki lui a envoyé un sabre de samurai par la poste. Un message rigide était accroché à la lame: "Pas de coupures".
Miyazaki rigole. "En fait, c'est mon producteur qui a fait cela. Cependant, je suis bien allé à New York pour rencontrer cet home, ce Harvey Weinstein, et j'ai été bombardé de remarques agressives, de demandes de coupures." Il sourit. "Je l'ai battu.
Disney a distribué les fims aux USA dans 2 versions: unes ous-titrée pour les puristes et une version doublée pour les amateurs de popcorn. Le Chateau Ambulant ne fait pas exception. Billy Crystal est la voix du démon de feu tapageur et Lauren Bacall celle de la sorcière des Landes. "C'est bien," indique Miyazaki "car Bacall est 'une femme merveilleuse' qui a apporté au rôle quelque chose qu'aucun acteur japonais n'aurait pu. "Toutes les actrices ont des voix très coquètes et sensuelles, qui ne sont pas du tout ce que nous voulions."
Dans tous les cas, ajoute t'il, qui peut affirmer qu'une copie sous titrée est plus authentique? Lorsque l'on regarde une version sous-titrée, on manque au moins autant de choses. Il y des aspects du film et des nuances qui ne sont pas compréhensibles. Les films sont devenus tellement mondialisés aujourd'hui. Bien sur qu'ils prennent autant de sens différents."
Au même moment, Myazaki continue d'affuter ses talents manuels chez Ghibli, le studio d'animation qu'il a fondé. Par le passé, il a critiqué assez férocement les images générées par ordinateur, les qualifiant de "minces, superficielles, fausses". Aujourd'hui il semble avoir faire la paix avec la bête. Il admet aimer Toy Story car le film a ouvert la porte vers une autre sorte d'animation et utilise même aujourd'hui les images de synthèse dans ses propres films (mais jamais plus de 10% de l'oeuvre finale). "En réalité, je pense que les images de synthèse ont le potentiel pour égaler et même surpasser ce que la main de l'homme peut faire," révele t-il. "Mais il est bien trop tard pour moi pour essayer."
Il est l'incarnation même de la sereinité et du fatalisme. Il parle à propose de la Nouvelle-Orléans , de l'ouragan Katrina et insiste sur le fait que cela arrivera un jour à Tokyo. Il ya de nombreuses digues dans la ville, et la rivière borde sa maison. Il sourit et jette la cendre de sa cigarette. Il y a trop de personnes dans le monde, affirme t-il, et bien trop de mauvais virages tout au long de la route. A 64 ans, il donne l'impression que la planête est perdue mais qu'il la quittera bientôt, et pas une minute assez tôt.
"Je suis très pessimiste," raconte Miyazaki. "Mais lorsqu'un des membres de mon équipe a donne naissance a un enfant, on ne peut s'empecher de leur souhaiter un avenir heureux. Parce que je ne peux tout simmplement pas raconter à cet enfant 'Oh, tu ne devrais pas avoir vu le jour'. Et pourtant, je sais que le monde va dans la mauvaise direction. C'est avec ces pensées conflictuelles à l'esprit que je réfléchis au genre de film que je devrais faire."
Peut-être est ce pour cela qu'il raconte des histoires aux enfants. "Et bien, oui. Je crois que les âmes des enfants héritent de la mémoire résiduelle des générations précédentes. C'est justement quand ils grandissent et affrontent le monde quotidien que cette mémoire s'enfonce au plus profond d'eux-mêmes. Je ressens le besoin de faire un film qui approche ce niveau. Si j'arrivais à faire cela, je mourrais heureux."
Je demande s'il pense avoir déjà réussi cela et il glousse en secouant la tête. Il ne pense pas non lus que les films puissent être utilisés pour faire le bien. "Les films n'ont pas ce genre de pouvoir," dit-il sombrement. "Le cinéma exerce son influence uniquement lorsqu'il provoque des sentiments patriotiques contre les autres nations, ou bien lorsqu'il puise dans des pulsions violentes, aggressives."
C'est un diagnostic sombre. Mais alors, inexplicablement, l'humeur de Miyazaki s'améliore. Peut-être est ce le soleil, ou la cigarette, ou bien le fait que l'interview soit bientôt terminée. "Bien sur," s'attarde t-il, "si, en tant qu'artistes, nous essayions de puiser à la source de cette âme - si nous pensons que notre vie vaut la peine d'être vécue et que le monde en vaut la peine également - alors quelque chose de bon peut en résulter." Il hausse es épaules. "Peut-être est ce ce que ces films font. Ils sont ma façon de bénir ces enfants."






par Antho
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